Pèlerinage en Arménie (2012)

D’un pèlerinage en Arménie

Arche de Noé
Enluminure du début du XVe siècle

Quelques membres de notre Église de France sont allés en pèlerinage dernièrement, du 6 au 15 juin,  en Arménie. Aucun de ces pèlerins ne connaissait le pays sauf à retenir de loin quelques bribes de son histoire.

Le nom d’Ararat cependant est installé dans la mémoire des chrétiens, ce mont où, selon la tradition, Noé immobilisa son arche, préfigure de l’Église du Christ, lorsque réapparut la terre sèche au retrait des eaux.

Pour comprendre et appré- cier, quelque peu, l’expérience des pèlerins, il convient vraiment de remettre en mémoire le geste de Noé (Gn 9) sur la terre qui allait devenir l’Arménie.

En ce lieu, Dieu conclut la première alliance avec l’homme, alliance qu’Il scella par l’arc dans le ciel mis entre Lui et la terre. Cette alliance est faite non seule- ment avec l’homme mais avec le cosmos tout entier - oiseaux, bétail, animaux -, avec toute chair.

Elle est pour toujours et a pour but une libération progressive de la créature vivante, de l’homme en particulier. Elle est divine, dépas- sant déjà tout karma, introduisant la miséricorde.

Par elle, l’alliance, il y aura ainsi libération de l’inévitable, c’est-à- dire du déterminisme. Et avec elle Dieu promet des choses apparem- ment absurdes : la perpétuité, son regard divin sur l’arc-en-ciel pour s’en souvenir.

Appuyé sur cet événement extraordinaire, sur l’apparition dans de la lignée de Japhet - deuxième fils de Noé - du peuple arménien (le plus vieux peuple au monde actuellement) le « deuxième Grégoire » d’Arménie (Xe siècle), Grégoire de Narek, deuxième fondateur de l’Église d’Arménie après Grégoire l’Illumi- nateur (IVe siècle), ce Grégoire écrira :

« Que l’image de l’Arbre de vie se sculpte sur ma joue », et « Laisse la Croix de miracle graver son ombre sur mon front ».

Cette image de l’Arbre de vie et cette Croix de miracle, ces deux bois - les pèlerins français orthodoxes l’ont perçu et expérimenté - sont sculptées et gravées vraiment au front et à la joue du peu- ple ar ménien et de son Église. Ce peuple martyr (dix siècles de persécution, perse, mongole, turque, soviétique) a acquis par là, la sobriété, la justesse, la retenue sans forfanterie qui se reflète dans les yeux de tous, sous un aspect de sérieux et de tristesse bienveillants.

Le guide attaché au pèlerinage, Armen est son prénom, s’est révélé quasi Français par la langue et porteur du caractère longanime dont il a été parlé précédemment.

Dans l’arche, un autobus de voyage, ces pèlerins sont ainsi de- venus des hommes-oiseaux, des hommes-moutons et vaches, des hommes-lions… comme au sortir de l’arche de Noé, orthodoxes certes, mais aussi catholiques par l’alliance des caractères.

Évêque Germain de Saint-Denis

Sur les pas de Hripsimé, Gaïané et Grégoire
Un chemin vers le Christ

Hripsimé, Gaïana (Arménie)
et Nino (Géorgie)

Comme dans quelques histoires célèbres, l’histoire de l’évangélisation de l’Arménie débute au IIIe siècle… par un meurtre. En effet, alors que les rivalités entre Sassanides et Arzassides font rage en Perse, le roi Khorsov est menacé par son rival Atac qui, à la suite d’un complot, finit par l’assassiner. À la découverte de ce complot, Atac est à son tour tué.

Ainsi l’évangélisation de l’Arménie et les descendances de ces deux familles ne seront plus isolées. À la mort de Khorsov, son fils Tiridate III monte sur le trône, alors que Grégoire, fils d’Atac, est élevé en Cappadoce dans une communauté chrétienne. Il ne revient que quarante ans plus tard, fermement décidé à apporter la parole chrétienne en Arménie. Lorsque Tiridate III apprend le retour du fils de l’assassin de son père et son intention de répandre le message du Christ, il le fait rechercher et décide de l’emprisonner dans une « fosse profonde » : c’est ce que traduit Khor Virap, lieu que nous visiterons le jour de sa fête en présence de ses reliques, et où Grégoire passera treize ans de détention.

Pendant ce temps, l’empereur Dioclétien poursuit de ses assiduités Hripsimé, jeune et belle romaine appartenant à une communauté chrétienne. Celle-ci, consacrée à la foi, ne veut pas pour époux un tel païen et décide de s’enfuir en Arménie avec sa nourrice. Dioclétien somme alors Tiridate III de rechercher et de lui livrer Hripsimé. Le roi retrouve Hripsimé et ses quarante compagnes. À son tour, il est séduit par la beauté de la jeune femme et décide de ne pas la livrer à Dioclétien ; mais Hripsimé ne se satisfait pas non plus de Tiridate, aussi païen que son précédent soupirant. Celui-ci décide alors les persécutions des jeunes femmes : Hripsimé et Gaïané seront lapidées.

Un destin cruel s’abat alors sur Tiridate III qui tombe gravement malade, atteint d’une maladie mentale où il se prend pour un sanglier. Sa sœur Roslovadourt, désespérant de le voir guérir, a une vision : Grégoire peut guérir son frère. Oui, mais voilà ! Où est donc Grégoire ? On se souvient de lui dans sa fosse profonde. Les deux hommes se rencontrent en un lieu qui deviendra la future cathédrale de Zvarnots à Etchmiadzine. Grégoire prie quarante jours pour Tiridate… et celui-ci guérit enfin.

Émerveillé par ce miracle, le roi croit enfin au message du Christ ; il décide d’être baptisé par Grégoire. Par ce geste personnel, il fait de l’Arménie le premier pays chrétien. Il décide de faire enterrer les saintes Hripsimé et Gaïané au lieu où nous pouvons vénérer leurs reliques dans de magnifiques chapelles (VIIe siècle) qui restent aujourd’hui des trésors de l’architecture arménienne. Grégoire devenait par ce fait le premier chef spirituel de l’Arménie, que l’on n’appelait pas encore le catholicos. On l’a nommé Grégoire l’Illuminateur, car il a porté au peuple arménien la connaissance du Christ, lumière du monde.

Aidée par les récits d’Agathange, historien arménien du Ve siècle, dont je me suis inspirée, après Marie-Madeleine en Provence, Thècle en Syrie, Nino en Géorgie, Hripsimé et Gaïané m’ont à leur tour invitée pour vous conter leur histoire sur leur chemin vers le Christ.

Sophie Casadio-Regimbeau.

Au fil des jours

La cathédrale d'Etchmiadzine

Accompagnés par notre évêque, à la fin du printemps, nous étions dix-huit pèlerins à visiter l’Arménie, cette terre enclavée entre Europe et Asie, très tôt christianisée, maintenant compressée entre la Géorgie (au nord), la Turquie (à l’ouest), l’Iran (au sud), l’Azerbaïdjan (à l’est). Après la Première Guerre Mondiale, l’Arménie fut intégrée au bloc soviétique, et le pays est devenu indépendant en 1991 avec la désintégration de l’U.R.S.S. Il y a environ trois millions d’habitants sur ce territoire qui fut beaucoup réduit à la suite des invasions et des oppressions des peuples environnants. Avec 30 000 km2, il est à peine plus grand que la Bretagne, et représente le dixième de la superficie de la Grande Arménie telle qu’elle existait durant le premier millénaire. Aussi beaucoup d’Ar méniens ont-ils émig ré, notamment lors du génocide des années 1915-1923, et on estime que la diaspora arménienne dans

le monde entier s’élève à près de cinq millions de personnes. En France, elle est importante à Lyon et aussi à Marseille, d’où est originaire une arménienne qui s’était jointe à notre groupe, visitant son pays avec émotion pour la première fois de sa vie.

Nous arrivons à la tombée de la nuit à l’hôtel Ani, nom de l’ancienne capitale de l’Arménie, une ville très florissante vers l’an mil, aujourd’hui un champ de ruines en territoire turc où subsistent quelques églises parmi la cinquantaine de celles qui s’y dressaient durant son âge d’or.

Dès le lendemain, nous prenons le bus pour Etchmiadzine, le siège de l’Église apostolique d’Arménie. En l’absence de son primat, le catholicos Karékin II, nous sommes reçus par un jeune évêque, Monseigneur Hovakim Manoukian, qui dirige le Département des Relations avec lesÉglises-sœurs. Il rappelle l’ancienneté de l’Église d’Arménie (qui, selon la tradition, fut évangélisée par les apôtres Barthélémy et Thaddée), et son lien toujours étroit avec le peuple, citant le général Mamikonian, la veille de la Pentecôte de l’année 451, haranguant ses troupes face aux Sassanides qui voulaient imposer la religion mazdéenne : « Celui qui croyait que le christianisme pour nous était comme un vêtement, maintenant devra se rendre compte qu’il ne nous peut l’enlever comme la couleur de notre peau ».

Depuis la récente indépendance de l’Arménie, une nouvelle ère s’ouvre aussi pour l’Église, qui peut se développer davantage : il y a maintenant trois séminaires (avec deux cents séminaristes contre quarante seulement en 1945), une faculté de théologie intégrée à l’Université d’Erevan, l’enseignement de la foi chrétienne dans les écoles, des aumôniers dans les prisons, deux chaînes de télévision de l’Église diffusant des programmes religieux… ce qui était impensable pendant la période soviétique. On compte onze diocèses en Arménie, et en tout trente dans le monde entier, avec soixante évêques pour servir le peuple arménien à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. La vie monastique avait été quasiment éteinte sous le communisme et sa remise en route est maintenant encouragée.

La cathédrale d'Etchmiadzine

Les Arméniens apprécient pardessus tout la paix, et l’Église entretient un dialogue œcuménique avec toutes les autres Églises :

l’évêque Hovakim utilise l’expression « la richesse des nations » et il cite un Père de l’Église d’Arménie disant que la diversité des Églises ressemble à un bouquet de fleurs, chaque fleur ayant son parfum, la multiplicité faisant le bouquet.

En entrant dans la cathédrale, nous nous recueillons devant un autel situé au milieu de la nef au pied duquel l’on peut vénérer la Croix et l’Évangile. C’est à cet endroit que saint Grégoire l’Illuminateur a vu en vision le Christ frappant le sol avec un marteau et faisant jaillir un grand édifice surmonté d’une croix. Il a donc fait construire ici une église, en lui donnant le nom d’Etchmiadzine (ce qui signifie « L’UniqueEngendré est descendu »).

Sur le chemin du retour vers Erevan, nous passons visiter le temple en ruines de Zvarnots, construit au VIIe siècle, effondré lors d’un séisme au Xe siècle, que l’empereur byzantin Constantin II voulut ériger en forme de rotonde de trois étages à l’image de la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople. Avec ce qui subsiste aujourd’hui, le piédestal, les colonnes, les chapiteaux, une reconstitution partielle posée à plat sur le champ voisin, on peut imaginer la splendeur de cet édifice audacieux dont la renommée dépassait les frontières, témoin les deux représentations sculptées du XIIIe siècle visibles à la SainteChapelle à Paris.

Le lendemain, après avoir arpenté les escaliers de la grande cascade artificielle d’Erevan qui fait couler l’eau des montagnes environnantes pour rafraîchir les habitants, nous allons au mémorial du génocide des Arméniens, inauguré en 1967. Sur un immense parvis, douze stèles massives (qui représentent les douze provinces de l’Arménie occidentale prises par les Turcs) s’inclinent sur le foyer central d’une flamme éternelle, formant un caveau incandescent pour tous les morts sans sépulture. Nous chantons un office des défunts pour ces martyrs. L’émotion est là, et aussi la présence palpable de ces enfants, de ces adultes, de ces vieillards, de ces intellectuels, de ces prêtres, de ces artistes, de ces paysans, de ces artisans, de tous ces gens exceptionnels ou ordinaires arrachés à la vie par la sauvagerie de l’homme, maintenant debout, dignes dans le ciel, écoutant encore le chant apaisant :

« Accorde le repos avec les saints, Seigneur, à l’âme de tes serviteurs, là où il n’y a ni maux, ni peines, ni soupirs, mais la vie éternelle ».

Nous allons aussi visiter le Matenadaran (en arménien ancien, bibliothèque ou scriptorium), institut

de recherches sur les manuscrits anciens, l’un des plus riches dépôts de manuscrits et de documents au monde. Il compte plus de dix-sept mille manuscrits et environ trois cents mille documents d’archives. Son histoire remonte au Ve siècle, avec la création du matenadaran d’Etchmiadzine, que la tradition fait remonter à l’invention de l’alphabet ar ménien par Mesrop Machtots. Dans une petite salle d’exposition, nous admirons de superbes enluminures, de flamboyantes icônes sur parchemins admirablement conservées, pratiquement les seuls documents iconographiques que nous verrons en Arménie, car les fresques ont presque toutes dispar ues des églises et les icônes y sont très rares et influencées par l’imagerie piétiste occidentale du XIXe siècle. Le plus ancien fragment de manuscrit remonte au Ve siècle ; le plus ancien manuscrit entier, l’Évangile de Lazare, date de 887. Parmi les manuscrits, nous apprenons que l’on peut trouver la version arménienne de l’œuvre de saint Irénée de Lyon, La démonstration de la prédication apostolique. C’est grâce à cette traduction du grec (ou du syriaque) vers l’arménien, effectuée à la fin du VIe siècle, et retrouvée seulement au début du XXe siècle, que l’Europe connaît cette œuvre majeure de saint Irénée, vraisemblablement écrite dans les Gaules à la fin du IIe siècle.

Le lendemain, le 9 juin, nous nous dirigeons dans la vallée de l’Ararat (dominée par le fameux mont qui culmine à 5 165 m) où fut construit le monastère de Khor Virap , pr emier lieu saint de l’Arménie chrétienne. C’est là que le futur Grégoire l’Illuminateur fut jeté dans une fosse, et qu’il y survécut miraculeusement durant treize ans. D’où le nom de Khor Virap qui signifie puits profond. Au VIIe siècle, le catholicos Nersès III fit édifier une église au-dessus de la fosse. Nous nous mêlons à la foule très nombreuse. Et nous découvrons que c’est une des trois fêtes de saint Grégoire, justement celle qui marque le jour où il fut délivré de sa fosse, ce que personne d’entre nous ne savait quand nous avons choisi les dates de notre séjour et notre itinéraire. Main de Dieu ou plutôt main de saint Grégoire lui-même, car nous n’avions pu vénérer son bras enchâssé à Etchmiatzine, jalousement gardé dans un musée privé du catholicos, et voilà que cette relique est apportée en grandes pompes à l’intérieur de l’église principale pour la liturgie, voilà que nous pouvons la toucher et la vénérer.

La cathédrale est trop petite pour contenir la foule, de nombreux évêques et clercs assistent à l’office chanté par un chœur de jeunes filles, toutes habillées en bleu clair, discrètement accompagné par un harmonium et par des clochettes agitées par des acolytes. Il est de tradition que les fidèles fassent des vœux en lançant depuis la colline une colombe, à l’image de celle qui revint vers l’Arche de Noé avec un rameau d’olivier venant du Mont Ararat, ce qui indiquait la fin du déluge. Alors que l’on attend en silence le début de l’office, une de ces colombes entre dans la cathédrale, fait le tour de l’église et va se poser sur la croix qui domine l’autel, face aux fidèles, que plusieurs montrent du doigt, tout étonnés et joyeux de ce qu’ils voient comme un signe de bienveillance divine.

Et l’étonnement est plus fort encore quand, au début de l’office, la colombe se tourne aussi vers l’orient et y reste longtemps, comme pour prier avec toute l’assemblée présente qui loue Dieu et Le glorifie dans son apôtre saint Grégoire.

Nous ne pouvons rester jusqu’à la fin de la liturgie, et il y a trop de monde qui se bouscule, en ce jour spécifique, pour descendre dans la fosse de Grégoire par un étroit boyau de six mètres de profondeur : seule notre amie arménienne aura eu la patience d’attendre son tour, pour pénétrer dans ses racines et percevoir de saint Grégoire pour elle et pour nous l’indication du chemin qui mène des ténèbres à la lumière.

Façade ouest
du monastère de Noravank

À Aréni, petit village de montagne, nous déjeunons au bord d’une cascade, à côté de grottes préhistoriques où l’on a déterré la plus vieille chaussure au monde, datée du Ve millénaire avant le Christ, chaussure à lacets d’une Cendrillon de l’époque retrouvée très longtemps après la danse ! Chez un vigneron, nous dégustons un vin rouge apprécié, fruit d’une collaboration franco-arménienne, avec des variétés de vin semi-sucré ou mélangé de grenadine ou d’abricot. Ce qui nous rappelle que la vigne apparut pour la première fois dans cette région du Caucase : la Bible indique que Noé fut le premier à planter une vigne, et les archéologues ont retrouvé les premières traces de vigne et de vin en Géorgie, au Ve millénaire avant notre ère.

Au sortir d’un défilé de hautes parois rocheuses, notre bus s’arrête pour nous laisser admirer et photographier, face à une montagne rouge flamboyant, le monastère de Noravank (le « nouveau monastère ») bâti aux XIIIe et XIVe siècles à l’emplacement d’églises antérieures. L’une des églises, dédiée à la Mère de Dieu, est impressionnante : le rez-dechaussée servait de caveau pour une famille princière et on accède à l’église proprement dite par un étroit escalier sans rampe flanqué sur le mur extérieur. Exercice de vigilance pour entrer et pour sortir de l’église surélevée, auquel certains d’entre nous se risquent, voie étroite pour accéder au Royaume, là où le céleste rejoint le terrestre !

Nous changeons ensuite de registre en flânant parmi la centaine de pierres verticales ou penchées du site mégalithique de Karahunj, comparable à notre site de Carnac, sur un terrain situé à 1 800 m d’altitude. Les pierres sont en basalte et certaines sont percées d’un trou en forme de gros oeil, vraisemblablement pour suivre à travers lui les mouvements des astres ou pour mesurer le temps. Le monument pourrait dater du VIe millénaire avant le Christ. Reste une part de mystère en ce lieu préhistorique et le nom d’un lieu Karahunj qui signifie en arménien la voix des pierres, des pierres qui pouvaient bien aussi transmettre les messages des astres et des cieux à nos ancêtres de cette terre.

Le dimanche 10 juin, le lendemain, est le jour consacré au soleil dans la plupart des civilisations, et, dans nos contrées chrétiennes, au Christ, Seigneur et Soleil de justice,

Celui qui sort du tombeau en pleine lumière de la Résurrection. Nous sommes à Goris dans le Sud de l’Arménie, à quelques kilomètres de l’Azerbaïdjan, un des passages de la route du sel vers l’Asie Centrale au Moyen-Âge.

Et c’est un de nos diacres et son épouse qui ont bien voulu rapporter les évènements de cette journée qui, c’est vrai… ne manquaient pas de sel !

Une jour née à contre temps ou à l’heure de l’Esprit ?

Dimanche 10 juin 2012, deuxième dimanche après la Pentecôte. Nous nous réveillons à l’hôtel central de Goris, ville-frontière avec le Haut-Karabakh devenu indépendant depuis septembre 1991. Respectant le jeûne eucharistique, nous prenons le bus en direction de Khudzoresh, village troglodyte, niché dans un paysage aux airs de Cappadoce verdoyante, hérissé de cheminées de fées.

Un pont suspendu, véritable balancelle entre deux versants, ne peut que tenter les pères Jean-Louis et Clément, toujours en recherche d’escapades bucoliques, qui nous rejoindront juste à temps pour vivre la scène mémorable de l’embourbement de notre bus. Pendant plus de vingt minutes, en plein champ, perdu loin de l’axe routier principal, le bus patine, dérape, gronde, vire et recule dans un parfum d’embrayage brûlé, sur le chemin devenu gadouilleux et glissant, résultat des pluies diluviennes de la nuit. À force de prières, d’invocations voire de supplications, l’Esprit-Saint finit, par l’aide des anges, à nous sortir de là !

Expérimentation concrète de la force de la louange pour ceux qui pourraient être incrédules ou tentés par le découragement. Le chauffeur lui-même et notre guide n’en reviennent pas, car quelques minutes à peine après la fin des laudes, les pneus un tantinet lisses accrochent contre toute attente et nous retrouvons l’asphalte, sous nos applaudissements enthousiastes.

Il est temps, car le prêtre de l’église Saint-Grégoire l’Illuminateur de Goris doit s’inquiéter de notre retard pour la messe de 11 heures, comme prévu avec lui par téléphone. Arrivés pile à l’heure devant l’église, nous ne voyons personne ; les portes sont ouvertes, mais pas de prêtre, pas de fidèles, seul un pauvre diacre embarrassé qui nous explique que la liturgie se déroule avec le prêtre en question au monastère de Tatev (que nous devons visiter l’après midi même…) et qui finit par nous autoriser à célébrer, faute de mieux, une synaxe. Ceci s’avère devenir un pur moment de bonheur, où nous finissons par partager les saints dons (que Monseigneur Germain avait emportés depuis Paris) avec quelques villageois attirés par les chants inconnus dans une langue incompréhensible pour eux, mais qui leur semblent parfaitement chrétiens.

Renversement inattendu : invités, nous devenons ceux qui invitent, au sens propre, au « Banquet Eucharistique », en ce jour qui le fête ! Apparence de contretemps qui nous replace dans l’unique temps au-delà de celui de l’horloge. Merci à saint Grégoire l’Illuminateur de nous avoir permis de célébrer Notre Seigneur dans sa belle église, portes grandes ouvertes comme nos cœurs dans le partage avec nos frères.

Peu après, nous nous retrouvons dans un restaurant surplombant la ville, pour des agapes plus que frugales avant de se doter des ailes de Dieu au « Wings of Tatev », un téléphérique flambant neuf, reliant deux vallées sur 5 752 mètres de longueur. Un voyage entre ciel et terre de toute beauté et largement mérité après une interminable attente dans une cohue d’Arméniens et de touristes jouant des coudes, se faufilant avec un culot incroyable sans aucun respect ni retenue. Crispations, soupirs, agacement voire découragement sont une fois de plus au rendez-vous. Nous sommes là encore éprouvés dans notre patience. Armen, notre guide, nous rappelle que « Dieu tourmente ceux qu’Il aime » : profession de foi d’un peuple en résonance avec celle que professe notre Église.

Tatev se mérite, oh combien ! Un ensemble monastique entouré de puissantes murailles d’où on peut contempler une superbe vue panoramique sur les vallées accidentées et boisées. Les pièces maîtresses en sont l’église Saint-Pierre et Saint-Paul datant de 895 quant à ses fondations et la colonne dite « oscillante », capable d’annoncer à l’avance un possible séisme dont cette terre a le secret. D’ailleurs, pour la petite histoire, des experts scientifiques de l’ex-U.R.S.S l’ont démontée pour comprendre son mécanisme, sans succès. Ils l’ont remontée, mais elle ne fonctionne plus, à jamais immobile. Le mystère, dès qu’il commence à être décortiqué intellectuellement, cesse d’être opérant, c’est bien connu.

Nous reprenons le bus pour la station thermale de Jermouk, dont les eaux sulfureuses sortent de terre entre 33° et 65°, et que nous dégustons avec plus ou moins de plaisir, tel un apéritif en préambule à notre joyeux repas du soir. Pour une fois, le vin étant frelaté nous est heureusement servi dans des petits verres à liqueur et les pâtisseries à notre désappointement assez rances nous déclenchent des propos humoristiques ponctués de grands éclats de rire.

Enfin la journée se termine à l’hôtel Vérone au bout d’un chemin forestier, où nous arrivons dans l’obscurité, les phares éclairant des ruines de béton caractéristiques de la période stalinienne si réputée pour sa « légèreté » architecturale ! Un instant, nous redoutons un hébergement possible dans ce lieu sinistre, histoire de rire avant de se coucher, les yeux encore émerveillés des steppes de l’Asie centrale fouettées par le vent, cohabitant avec des paysages dignes de Giono voire de notre bonne vieille Auvergne. Une terre pleine de contrastes et préservée d’un urbanisme galopant.

Diacre Patrick et Fabienne Jocquel.


11 juin, fête de saint Barnabé, compagnon de saint Paul, et quarantième anniversaire du sacre de notre évêque. Au petit-déjeuner, plusieurs lui souhaitent cet anniversaire. Il a ainsi rajeuni, et rajeunit de jour en jour. Dans le bus, comme à l’habitude, nous chantons les laudes, avec les lectures du jour, et remercions le Seigneur de ce qu’Il a béni le sacre de Monseigneur Ger main, le 11 juin 1972, à la cathédrale Saint-Irénée, choisissant un nouvel apôtre pour notre Église orthodoxe de France, à la suite de l’évêque Jean, comme Il avait élu Barnabé (le « fils de consolation ») pour accompagner le treizième apôtre.

Nous remontons vers le nord, vers l’immense lac Sevan, le seul des trois grands lacs qui restent à l’Arménie, après les dépossessions du lac de Van par la Turquie et du lac d’Ourmia par l’Iran. C’est la seule mer qui reste aux Arméniens, notamment pour se rafraîchir l’été où il fait très chaud, et les habitants d’Erevan, à une heure de

route, y viennent par milliers y passer la journée. Avant d’y arriver, nous nous arrêtons au village de Noratous, surtout connu pour son cimetière de khatchkars, ces « croix de pierre » qui sont le sceau de la sculpture ar ménienne. On en trouve partout, en ceinture autour des monastères ou ici, au cimetière, surplombant les tombes, où l’on en a dénombré sept cent vingthuit, datant du IXe au XVIe siècle, toutes originales, avec des croix pour motifs principaux, mais aussi des gravures du Christ, de la Vierge, des saints ou des scènes retraçant la vie des défunts.

Il fait excessivement chaud, et des enfants nous vendent des bonnets ou des gants de laine fabriqués par eux ou leurs parents… sûrement à titre de précaution pour l’hiver prochain ! Nous piqueniquons sur le bord du lac ; le point de vue est agréable, mais des myriades de moucherons se sont invités à notre table et sur notre nourriture sans se soucier le moins du monde du risque qu’ils courent d’être avalés tout crûs par des pèlerins français.

Deux monastères au bord du lac nous sont montrés : sur des pitons rocheux, ils dominent les eaux et semblent imprimer la stabilité de la foi face aux eaux mouvantes de la vie et des circonstances. L’un d’entre eux, Sevanavank, était d’ailleurs autrefois sur une île, mais la construction de plusieurs centrales hydroélectriques dans les années 30 a considérablement abaissé le niveau du lac et l’a transfor mé en presqu’île. Un khatchkar de style naïf laisse apparaître un Christ ressuscité de type mongol avec des tresses qui descendent plus bas que la ceinture. Depuis l’indépendance, la presqu’île est occupée par l’un des trois séminaires du pays qui forment des clercs pour les Arméniens du monde entier.

Notre hôtel, de style « soviétique massif », est juste au bord du lac, ce qui incite trois d’entre nous à oser braver le froid vif de cette mer entourée de montagnes pour se baigner quelques minutes en guise d’apéritif avant le repas du soir, servi sur une immense terrasse. C’est là que, après le départ des autres groupes de touristes, nous fêtons l’anniversaire du sacre de Monseigneur Ger main. Quelques cadeaux lui sont offerts, et nous lui chantons : « Sion, orne ta chambre nuptiale… », ce chant de la Sainte-Rencontre, solennité qui préside au destin de notre Église, puisqu’elle a repris racine en France pour cette fête, en 1937, avec la réception des fidèles de Monseigneur Winnaert au sein de l’Église orthodoxe. Monseigneur Germain en est d’autant plus touché que la première paroisse dont il s’est occupé comme prêtre était celle de la Sainte-Rencontre de Nancy. Et le vicaire eut l’honneur de prononcer quelques rimes de circonstance à l’adresse de son évêque :

« Il y a ce jour quarante années,
Le saint apôtre Barnabé
Faucha l’herbe sous le pied
De ceux qui nous jalousaient.
En notre chère cathédrale
Saint-Irénée, Dieu vous installe
Sur la plus haute des stalles,
La dignité épiscopale.
En bon berger, que je ne sache,
Vous accomplissez votre tâche,
De bonne humeur et sans relâche.
L’Esprit-Saint tourne ainsi
les pages.
Pour le bienfait de vos fidèles
Dont vous savez tenir les ailes :
Alors ils savourent en leur ciel
Le paradis, le goût du miel.
Aujourd’hui, c’est en Arménie
Que vos quarante ans Dieu bénit :
Qu’Il vous accorde longue vie,
Lui qui pour toujours vous chérit.
Et, comme pour Noé dans l’arche,
Puisse la colombe prophète Apporter le rameau de fête
À notre aimé patriarche. »

Le lendemain nous conduit au monastère de Goshavank, qui se niche dans une haute et belle vallée de roches. Il doit son nom à Mekhitar Gosh, un humaniste du XIIe siècle, à la fois supérieur de monastères, conseiller d’un prince, auteur du premier code civil et pénal ar ménien… et de cent quatre-vingt-dix fables, à l’image de celles de La Fontaine. Un des khatchkars nous impressionne par sa finesse : de la vraie dentelle sur pierre, de longs mois de travail pour laisser une croix qui brave l’éternité, pleine de vie et de douceur dans ses courbes et ses torsades.

Les monastères n’ont pas de moines, c’est le cas aussi du monastère fortifié de Haghbat, unique site de l’Arménie inscrit au patrimoine de l’U.N.E.S.C.O. Pourtant, dans la plupart d’entre eux, on peut se procurer des cierges à la table d’offrandes et les planter dans de grands bacs en ferraille avec du sable dans le fond et de l’eau en surface, ce qui donne une certaine vie par la prière des passants dans des lieux où la pierre est souvent grisâtre ou noire. Dans certains d’entre eux, il y a même quelques offices, récités et chantés par un jeune clerc habillé d’une aube bleue-ciel.

La vie spirituelle est là, sousjacente, et l’on peut espérer que ces hauts-lieux verront à nouveau refleurir la vie monastique. Au monastère de Sanahin, suspendu au flanc d'une vallée dont le versant opposé laisse échapper la fumée d’une mine de cuivre, il y avait eu une académie florissante : dans une salle en forme de large couloir, les étudiants s’asseyaient dans les niches et le professeur déambulait en déclamant son enseignement, suivant l’usage des anciens Grecs. Pendant un court instant, notre évêque nous a livré quelques sages paroles, faisant revivre cette école, comme enchâssée entre l’église principale et l’église annexe, plus petite, et à proximité du matenadaran abritant des reliques, et aussi des manuscrits sur lesquels travaillaient les étudiants.

Au retour, nous passons dans une haute vallée fertile, devant deux villages aux consonances russes, Fioletovo et Lermontovo : ici habitent quelques milliers de Vieux-Croyants qui ont fui la Russie au XVIIe siècle, refusant les réformes liturgiques de l’Église et s’installant aux marges de l’Empire pour fuir les persécutions ordonnées par le tsar Pierre le Grand. Ils ne se mêlent pas aux Arméniens, et vivent en paix avec eux, tout en conservant leurs anciennes coutumes d’un autre siècle. Nous avions vu aussi dans la plaine de l’Ararat un autre village original, habité par des Yézidis, la principale minorité d’Arménie (environ quatre vingt mille personnes), pour la plupart des éleveurs, pratiquant un culte solaire proche de celui des Zoroastriens de l’Empire perse d’autrefois. Ils seraient ethniquement proches des Kurdes, ayant vécu pour la plupart dans l’actuelle Turquie avant de subir pogroms et déportations de la part des Turcs. Comme les VieuxCroyants, ils ont été accueillis ici par les Arméniens qui leur ont laissé de la terre (bien qu’ils aient été eux-mêmes spoliés de la leur) et vivent en paix avec eux.

Et cette terre disputée connaît d’autres malheurs : la faille du Caucase provoque des tremblements de terre, témoin celui de décembre 1988 qui a fait au moins vingt-cinq mille morts. Nous passons dans cette région de Spitak, maintenant reconstruite grâce à la mobilisation de la diaspora et à l’aide internationale. Le drame est encore présent dans la chair de la nation, et nous ne pouvons que prier pour le repos des disparus et pour la consolation des survivants. C’est pourtant là que nous trouvons de la douceur, un excellent miel de montagne fabriqué au milieu de champs de fleurs colorées et parfumées, que plusieurs d’entre nous rapporteront en France.

Au bord d’une gorge profonde et impressionnante, vraisemblablement ouverte il y a des milliers d’années par un séisme, domine le monastère de Saghmossavank, le « monastère des psaumes », qui doit son nom à l’activité florissante de son matenadaran, même si une légende raconte que, après l’achèvement de sa première construction, au VIIe siècle, les moines ont psalmodié sans s’arrêter pendant quarante jours, en guise de remerciement.

Une curiosité au monastère Hovannavank (dédié à saint JeanBaptiste) où le tympan sculpté représentant la parabole des vierges

sages et des vierges folles montre des personnages barbus. Pourquoi pas ? La vigilance qui permet d’entrer dans la salle de noces nous concerne tous, hommes et femmes. La composition est éloquente, le Christ accueille et bénit les cinq vierges de sa droite, tandis qu’il repousse hors de la salle les cinq vierges de gauche. Et l’on devine trois ou quatre couleurs résiduelles, ce qui tend à prouver que les sculptures étaient peintes, comme dans notre art roman.

En se rapprochant de la capitale, nous faisons un détour pour visiter une des plus anciennes églises d’Arménie, Karmravor, une superbe église miniature cruciforme de type byzantin datant du VIIe siècle, peut-être une église bâtie dans un domicile privé.

Durant notre dernière journée, nous allons dans l’arrière-pays d’Erevan, sur les hauteurs, pour admirer le monastère de Guéghard. C’est un monastère rupestre du XIIIe siècle patiemment creusé dans la roche en commençant par l’ouverture du haut. On pense que saint Grégoire l’Illuminateur au IVe siècle y avait bâti une première église, détruite par les Arabes au Xe siècle. Ensuite, il prit le nom de Guéghard (qui signifie « lance »), parce qu’il abritait la lance qui perça le côté du Christ (aujourd’hui au musée d’Etchmiadzine).

Dans l’une des salles rupestres à l’acoustique généreuse, nous entendons le concert admirable d’un chœur de cinq femmes qui chantent à notre intention des chants religieux et populaires d’Arménie. Une merveille de pureté et d’harmonie, quelquefois à cinq voix différentes (dont une contre-alto avec une voix grave et chaleureuse), emplissant pleinement l’espace et réjouissant les cieux et la terre dans ce temple creusé dans le roc. Peu de temps après, nous les entendîmes chanter, pour un autre groupe, dans le temple gréco-romain de Garni. C’était beau aussi, mais dans un autre lieu, une autre atmosphère moins propice aux chants liturgiques que dans le mausolée rupestre.

Après un déjeuner sous une tonnelle ombragée dans les faubourgs d’Erevan, nous voyons la fin de notre voyage. Certains profiteront de l’après-midi pour se reposer, d’autres pour faire quelques derniers achats de souvenirs ou de nourriture typique du pays, d’autres pour flâner dans la ville d’Erevan, où l’on trouve toujours à se rafraîchir le gosier avec l’eau qui jaillit comme un geyser des petites fontaines qui parsèment grandes villes et villes moyennes. Malgré la chaleur, je tenais à visiter la plus récente et la plus grande des églises d’Arménie, construite en cinq ans et terminée en 2001, pour le 1 700e anniversaire de l’adoption du christianisme comme religion d’État. Le narthex abrite une des reliques de saint Grégoire l’Illuminateur à qui elle est naturellement dédiée. Il n’y avait pas d’office, mais beaucoup d’Arméniens s’y recueillaient ou mettaient des cierges dans la chapelle adjacente, témoin de la foi du peuple, plus vivante que dans notre Occident. Je discutai avec la servante qui vend les cierges, m’étonnant de n’avoir pu acquérir à ma grande surprise aucune image ou icône du saint fondateur. Elle me confirma que cela ne se trouvait pas. Prêt à partir pour poser mes cierges, je lui dis que notre pèlerinage se terminait, en lui précisant que j’étais prêtre. Alors, après une courte réflexion, je la vis fouiller dans son sac et sortir de son livre de prières une image : « Puisque vous êtes prêtre, je vous donne mon image de saint Grégoire l’Illuminateur ». Très touché par son geste, je vis aussi cela comme une dernière bénédiction du saint que nous avions prié avant notre pèlerinage, qui avait béni notre arrivée, et qui bénissait maintenant notre retour pour un nouveau départ après notre incursion dans ce pays de montagnes où la foi en Dieu incarné s’exprime, au-delà du temps et de l’épreuve, avec la fer meté d’une pier re vivante.

Prêtre Jean-Louis Guillaud.

Les deux églises du lac Sevan,
Sainte-Mère-de-Dieu et Saints-Apôtres

Un poète mystique arménien, Grégoire de Narek


Grégoire de Narek est né en 951 dans le village de Narek au bord du Lac de Van (aujour d’hui en Turquie) en Arménie donc, dont le nom signifie Route de Dieu… une terre de déchirements autant intérieurs qu’extérieurs, que l’œuvre de notre saint illustre à merveille. C’est une terre de convoitises, de pillages et de dévastations qui a heureusement la magnifique « vertu de l’acharnement à vivre ».

Grégoire grandit dans un monastère où il s’imprègne des grandes œuvres patristiques tant grecques qu’orientales et autres trésors de lectures spirituelles. Son œuvre, qui évoque Job et Jérémie, fut longtemps vénérée par la piété populaire comme une œuvre sacrée. Elle est composée :

• d’une vingtaine d’hymnes pour les fêtes liturgiques,
• d’un commentaire sur le Cantique des cantiques,
• d’une histoire de la Croix d’Aparanq (transfert de la relique de la vraie Croix de Constantinople en Arménie en 983),
• de trois discours ou sermons, sous forme de litanies sur la venue du Saint-Esprit, la sainte Église et la Sainte Croix qui a porté Dieu,
• d’un panégyrique des saints apôtres et soixante-dix disciples,
• d’un panégyrique de saint Jacques de Nisibe,
• et de l’ouvrage qui l’a immortalisé, le Livre des Elégies Sacrées ou Livre des Lamentations, composé de quatre-vingtquinz e prières sous forme d’adresses au Seigneur.

Grégoire de Narek a un sens aigu du péché, de la pénitence et de la miséricorde divine… et un cœur épris de Dieu. « Que ce livre soit un remède », « Fais que mon livre agisse ».

Grégoire de Narek travaillait autant à son élévation qu’à la guérison de ses semblables, sondant les horreurs des abîmes et considérant le péché essentiellement comme la désunion du corps et de l’âme. Ses poèmes sont le fruit d’un travail de la transformation de soi. Terriblement conscient de la misère humaine, il ne vise que la rédemption des hommes et la grâce à forcer afin de l’obtenir.

Nombre d’Arméniens apprennent certains de ses poèmes par cœur et les récitent en toute circonstance, comme une entité magique, depuis plus de dix siècles ! Et certaines de ses prières sont entrées dans la liturgie arménienne.

Extrait d’une de ses prières au Christ :

« Tu me rends ma beauté première,
Ami des hommes, Sauveur béni, loué, exalté !
Refuge solide, abri sûr,
Bonté qui exclut toute méchanceté,
Toi qui pardonnes le péché
Et guéris les blessures,
Toi qui peux réaliser l’impossible
Et qui atteins l’inaccessible, Ô chemin de vie,
Toi qui es le premier guide
Dans la voie de l’amour
Toi qui me conduis avec douceur Dans ma marche vers la lumière,
Toi qui me donnes confiance
Et ne m’abandonnes pas dans mes chutes,
Clarté sans ombre,
Toi qui m’enveloppes et me couvres
Dans ma misère, Toi qui m’illumines
Des rayons de ta grandeur infinie, Toi qui me rends glorieux
À nouveau dans ta lumière
Toi qui me renouvelles
Et me rends ma beauté première
Donne-moi d’avoir part à ta joie infinie,
Recréé dans une pureté nouvelle
Pour reproduire ton image inaltérable. »


Autre exemple de son œuvre :


« Fils du Dieu vivant
Semence insondable du terrible Père, Force sans défaut,
Au lever du tonnant soleil de ta gloire
Les crimes fondent,
Les infernaux s’évanouissent,
Les morts s’élancent debout,
Les carcans éclatent,
Les plaies courantes guérissent,
Les pourritures sont emportées,
Les tristesses s’anéantissent,
Les cris de douleur s’éloignent,
La ténèbre flamboie,
L’angoisse est bannie,
Les désespoirs disparaissent
Les malheurs sont frappés de mort
Et ta main de puissance, règne, Expiateur ! »

Je ne résiste pas à finir ce court exposé par cette phrase de saint Grégoire :

« Un feu merveilleux, miraculeusement subsiste, par ordre du TrèsHaut, dans les tréfonds des citernes endormies. »

Clotilde Cambournac.

Arménie

Khatchkar du XIe siècle

Vieil arbre chargé d’années qui maintes fois déjà donna du fruit ; cep robuste comme la pierre dont les racines puissantes vont chercher loin dans le temps ; vigne longtemps foulée, découpée, volée, violentée, soumise par des troupeaux d’assaillants, desséchée par le soleil de l’histoire, et qui pourtant a su garder son raisin au secret, le presser, le vinifier pour en extraire un nectar unique et préservé ; rameau encore vivace qui malgré l’ennemi mortel qui gronde aux portes continue de croître sur le tronc de la famille humaine ; montagne haute et mystérieuse dont la bonté coule en ravines sur ses pentes ; hommes, femmes, enfants aux regards profonds et humides qui, greffés sur la Source de vie toute proche, ne demandent rien, ne se justifient pas, ne toisent pas mais observent sans jugement ; Arménie, nous pleurons tantôt de joie, tantôt de douleur en arpentant tes horizons. Ils sont verts de steppe, puis ocres et jaunes, rocailleux et désertiques ; derrière un col c’est la forêt qui se répand sur les rondeurs ; un autre et l’Anatolie toutà-coup surgit comme si c’était hier. Tes villes sont engoncées dans des fossettes, elles longent les falaises, rose pâle comme la pierre dont elles sont faites. Dans les hauteurs, les dômes des volcans sont affaissés sur eux-mêmes, repus d’avoir tant recraché.

Quel dessein divin t’a planté sur ces hauteurs ? Quelle pensée insondable t’a posé comme témoin de l’amour fou du Dieu tri-unique sur ces terres bénies par la dextre du Verbe dès l’origine de l’histoire ? Comment as-tu fait pour survivre au carrefour des empires, nation ancienne et frêle face aux molosses tatars et musulmans, toi, amoureuse à en mourir de la CroixArbre de vie ? Tantôt conquise par les Mèdes, les Perses, les Grecs, terrassée par les Mongols, réduite à rien par les Seldjoukides, envahie par les Soviets, menacée par l’Azéri, tu t’es accrochée à la vie du Ressuscité des morts comme à un fanal, l’unique, le seul qui brillât toujours pour toi, aux heures sombres de ta vie comme en son zénith glorieux qui, s’il n’est déjà advenu, éclate déjà de mille feux à l’orée des temps qui viennent.

Cette Église du Dieu vivant, tu la chéris. La grâce qui est en elle coule sur ton front ridé depuis si longtemps ! À force de louer, d’implorer, de bénir et de te sanctifier, à force de t’accrocher à elle et de la recevoir en surabondance, tu t’es identifiée au corps divino-humain du Ressuscité jusqu’à te fondre entièrement en lui. Aujourd’hui, Etchmiadzine est le cœur profond de tous les Arméniens du monde ; c’est ici qu’ils se retrouvent dans l’invisible et communient à l’unique nécessaire : immense plérôme où les vivants et les morts de toutes les Arménie, unis mystiquement, s’aiment et se reconnaissent en vérité pardelà les limites du connu.

Chez toi en effet, l’invisible est plus présent, plus massif, plus perceptible que le visible : malgré la hauteur et la largeur de tes montagnes, des univers entiers sourdent en continu dans le secret, derrière un voile, mais leur bruit les trahit. Quand on te visite, on peut voir des millions de personnes debout dans le ciel.

Arménie, tes terres semblent par moments lourdes de larmes qui ne sont jamais sorties. La pesanteur de cet autre déluge est comme celle d’un étang dont les fonds noirs et mystérieux attirent autant qu’ils attristent : on craint de les remuer. Dieu ne t’a pas épargné et les grâces qu’Il te réserve sont à la mesure de tes épreuves.

« Je sécherai toute larme sur cette montagne », a clamé le Seigneur le jour de saint Grégoire l’Illuminateur nous en sommes les témoins!

Qu’Il accomplisse maintenant cette prophétie pour toi aussi, afin que tes sommets se nimbent d’allégresse, que tes prairies se revêtent de troupeaux et que le vin coule abondamment, afin de réjouir ton vieux cœur éprouvé.

Nation martyre et sainte dans l’épreuve, des soubresauts pourtant parfois te secouent. Le désir de vengeance, cet autre tremblement de terre, refait périodiquement surface. Au temps des royaumes arméniens, ton territoire était dix fois plus vaste qu’aujourd’hui : c’était à la fin du premier millénaire. Brisée d’avoir été réduite à la portion congrue, saignée à mort par les massacres ottomans, tu cries contre la terre que tu fends à coups de pioche, et quelques-uns d’entre les tiens prennent les armes pour aller demander son sang à l’ennemi, là où il se trouve. Le Dachnak naît en 1890, l’Armée secrète pour la libération de l’Arménie en 1975, et assassine des diplomates turcs. Le sang appelle le sang le meurtre, le meurtre mais ceuxlà qui croyaient venger l’Arménie la discréditent aux yeux de tous et même des leurs : ils finissent par disparaître dans un des innombrables cul-de-sac de l’histoire.

Car tu n’es pas revancharde. Tu préfères jouer au nardi 2 sous les cerisiers en souhaitant des jours meilleurs. Tu préfères contempler les jeux de l’eau et de la lumière le soir à la fontaine, en famille, et aimer dans le jour qui décline. Tu préfères toiser le destin en te racontant des histoires absurdes et en te moquant de la douleur. Tu préfères allumer des cierges dans les églises pour implorer la bonté du Ciel sur toi et sur tes voisins. Tu préfères rire beaucoup, à ta manière, sans démonstration, car tu le dis : sans le rire la vie est trop pesante. Les siècles de totale oppression ou de liberté relative, tu les gardes en mémoire sans les soupeser ; peu importe leur poids : tu sais que tu n’es pas le maître de la balance.

Car les temps et les épreuves t’ont propulsée directement dans les ramages de l’Arbre de vie. Cet arbre, la Croix du Christ, t’obsède. Gravée sur toutes les pierres tombales, au fronton de toutes tes églises, sur leurs murs, dehors et dedans, en petits ou grands motifs, ornée d’entrelacs d’inspiration persane ou taillée brute comme une évidence, son omniprésence donne le vertige et parfois le sentiment de l’avoir trop vue. Elle exprime avec une insistance aigre-douce que tu l’as trouvée, la perle cachée dans le champ du Maître et que tu l’as fait fructifier au centuple. Greffée pour les siècles sur l’Arbre de vie, les mouvements du monde, quand ils te traversent, ne t’assujetissent pas, et tu es libre intérieurement.

Arménie, tu es pauvre, mais de cette pauvreté humble et digne qui pousse à t’aimer spontanément, car en vérité tu ne triches pas. En toi il n’est pas d’ombre ou de duplicité. Tes joies, tes peines, tes douleurs sont transparentes. Tu es claire et belle, simple comme un ruisseau de montagne. Nous avons bu de cette eau qui coule depuis l’Eden et nous avons été désaltérés. Notre gratitude, reçois-là sous forme de révérence.

Prêtre Clément Heinisch.

1 Tiré d'Isaïe 25, 6-12, lecture du 2e dimanche après Pentecôte, le jour où nous avons célébré une synaxe liturgique à Goris, le 10 juin, alors que l'Église d'Arménie fêtait saint Grégoire.

2 Jeu de dés très populaire en Arménie où l'on déplace des pions sur un plateau en bois.

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